Une Africaine à Paris
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Dans l’imaginaire de la plupart des occidentaux et des Français en particulier, l’Afrique c’est souvent des petites huttes au milieu de la brousse, des femmes en pagne, des conflits terribles, de la pauvreté, et ces hommes en boubou qui arpentent les rues de la goutte d’or à Paris avec plein de sacs en plastique.
En ce qui me concerne, je suis née à Bamako dans un immeuble tout blanc du centre ville. Mon père avait une place de comptable dans une grande entreprise de transport malienne et ma mère était pédiatre à l’hôpital de Bamako. Non, je ne suis pas fille d’expat’, mais bien africaine. A la maison, nous écoutions les Beatles, Jean-Jacques Goldman, nous suivions Dallas, Côte Ouest avec assiduité et comme mon père était un grand fan de western, j’ai vu tous les films avec John Wayne et Clint Eastwood. Mon père et mes oncles portaient toujours des costumes à l’européenne et les rares fois où je l’ai vu en costume traditionnel c’était lors des mariages de famille dans le village de ma grand-mère. Pas de boubou, pas d’excision, pas de cour en terre battue avec des poules partout, mais l’Afrique tout de même.
Comme cela leur avait réussi, nos parents nous ont incités à faire notre école en français et les uns après les autres mes frères et sœurs et moi avons été envoyés en France pour faire nos études. Je suis arrivée à Paris une semaine après mes 18 ans, pour intégrer la faculté de médecine. J’étais absolument ravie. J’allais enfin découvrir Paris. D’après mes parents, c’était la plus belle ville du monde.
Le choc a été terrible. Je ne parle pas de racisme, de rejet, de difficultés financières. En faculté de médecine, c’était de toute façon la tribune de l’ONU : des Iraniens, des Chinois, des Polonais, des Libanais… Je n’étais pas la seule à venir d’ailleurs. De plus, je trouvais les parisiens très sympathiques et je me suis rapidement fait beaucoup d’amis. Non, c’est la distance qui m’a bouleversée, la distance physique bien sûr, entre ma mère et moi, entre mes copines et moi. Mais surtout une distance de pensée, de mode de vie et d’attitude qui en dépit de mon éducation francophone et citadine me faisait souffrir chaque jour et me désemparait.
Je n’avais pas d’accent, assez d’argent pour m’acheter des vêtements à la pointe de la mode, j’avais les mêmes références culturelles que tous mes nouveaux camarades, mais c’était dans les plus petits détails que se trouvaient les décalages les plus violents. La nourriture par exemple, je ne comprenais pas comment les Français pouvaient se contenter d’un seul petit sandwich à midi, et chacun le sien en plus. Je crois que jamais je n’avais mangé seule avant d’arriver à Paris. Et aussi cette première fois où dans un restaurant, j’ai commandé un poulet et où je me suis retrouvée avec une espèce de masse blanche sans saveur dans mon assiette, j’en aurai pleuré.
En Afrique, on parle fort, on discute avec des inconnus sans le moindre problème, on laisse les enfants pleurer, on ouvre sa porte aux voisins, on fait rentrer l’autre dans son intimité. Des attitudes qui n’ont pas cours à Paris et encore moins dans le milieu que je côtoyais : futurs médecins, aspirants avocats et chercheurs en biologie. Au fond, cela ne m’a pas posé problème de réajuster certaines choses, mes parents m’avaient préparée à l’intégration et j’étais toute prête à m’habituer, à changer. Je n’avais pas l’impression de me dissoudre, d’oublier l’Afrique et de jouer à la française et je crois encore maintenant sincèrement que ce n’était pas le cas. Mais malgré tout, je n’étais pas à l’aise avec tout cela, je ne me sentais jamais tout à fait tranquille. J’étais par exemple toujours très gênée quand dans les bus, je voyais monter des Africaines avec leur bébé hurlant dans le dos et elles-mêmes s’interpellant tout fort et en wolof de part et d’autre du véhicule. Je mourrai littéralement de honte, et cette honte me rendait triste, car au fond je savais que dans ce bus, j’étais sans doute la seule à en être incommodée.
Mais il y a certaines choses auxquelles il est difficile de renoncer, des traits de caractères que l’on ne peut abandonner. A Bamako, nous vivions tous comme une immense famille ou en tout cas comme une vaste communauté où la proximité était un fait établi. J’avais vécu avec l’idée que lorsque l’on ressent quelque chose on le dit, on le fait savoir. Je ne sais pas si cette franchise et cette facilité à éprouver des sentiments et à les dire sont liées à mon caractère, à mon histoire familiale ou à ma culture africaine, mais cela m’a valu quelques invraisemblables situations et pas mal de grosses gênes. Je n’ai par exemple pas hésité à faire savoir à tous les étudiants de ma promo qui m’adressaient la parole que j’avais le béguin pour X, un beau brun. Un embarras d’autant plus cuisant que je ne comprenais vraiment pas où était le problème. En France, quand une jeune fille est amoureuse, non seulement, elle ne le dit pas, mais elle se montre souvent le plus aimable possible avec l’objet de son affection. Autant vous dire que j’étais complètement à côté de la plaque. C’était la même chose avec les professeurs. J’ai été élevée dans le culte du maître d’école, il n’était d’ailleurs pas rare que ma mère nous envoie à l’école avec des gâteaux pour le « professeur ». Il m’a fallu un bon mois pour comprendre qu’en France on ne parle pas gentiment d’un prof et plus de six mois pour me débarrasser de ma réputation de fayote.
Je sais bien que ces mésaventures ne sont rien comparées à celui qui arrive sur une embarcation de fortune, la faim au ventre et toutes ses possessions dans la poche de son anorak, mais parfois quand j’y repense je mesure vraiment l’immense chemin parcouru. Je ne sais pas si c’est bien ou pas bien, je ne sais pas si maintenant, je me sens plus française ou africaine, mais une chose est sûre : le beau brun de la fac de médecine, c’est moi qui l’ai enlevé !
Témoignage recueilli par Camille Limousin.
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